Aide à mourrir, euthanasie, suicide assisté : comment en sommes nous arrivés là ?

Référent : Jean-Paul Perez bioéthique@catholique65.fr

Après avoir décrit l’histoire législative de cette « aide à mourir » il peut être intéressant de voir les notions ou concepts qui ont nous mener à ces débats.

Euthanasie, suicide assisté : quelles réalités ?

Selon l’avis n° 63 du 27 janvier 2000 du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE), l’euthanasie est « l’acte d’un tiers qui met délibérément fin à la vie d’une personne dans l’intention de mettre un terme à une situation jugée insupportable ». Il s’agit donc d’un acte (médical ou non) et non une simple abstention, avec un but : mettre fin à la vie. « Délibérément » souligne bien la nature intentionnelle de l’acte. Par contre, une donnée est non définie par le CCNE : la « situation jugée insupportable ».

Les notions d’euthanasie passive (ne pas traiter), semi-passive (suspendre un traitement) ou semi-active (débrancher une machine) n’existe pas. L’arrêt ou la désescalade thérapeutique ne peuvent être assimilés à une euthanasie, le refus d’une obstination déraisonnable n’est pas une euthanasie : ce sont des décisions prises bien que la mort s’ensuive et non pour que la mort s’ensuive, pour permettre à la mort naturelle de reprendre ses droits. D’autant que les limitations ou arrêts thérapeutiques ont jusqu’à présent un cadre légal.

Le suicide assisté est la mort que se donne un malade en prenant par voie buccale ou intraveineuse une drogue qui lui a été prescrite et mise à sa disposition par un médecin : l’intention de provoquer la mort est à l’esprit du médecin comme à celui du malade. Si l’exécution de l’acte relève du médecin dans l’euthanasie, l’exécution de l’acte relève du malade avec le concours du médecin dans le suicide assisté.

Une belle mort l’euthanasie ?

Francis Bacon, dans « Du Progrès et de l’Avancement des Savoirs » (The Advancement of Learning, 1605), fut le premier penseur moderne à employer le terme « euthanasie » dans un sens médical : il assigne au médecin une double tâche : non seulement restaurer la santé, mais aussi  » make a fair and easy passage  » pour celui qui est mourant. Il nomme cela euthanasia exterior : l’adoucissement extérieur de la mort. Le sens de Bacon est proche de ce qu’on appelle aujourd’hui soins palliatifs : accompagner, soulager, ne pas laisser le mourant dans la souffrance abandonnée. Il ne s’agit pas de provoquer activement la mort.

Le plus souvent, lorsque l’on parle d’euthanasie, les racines grecques du mot sont convoquées : eu (εὖ, signifiant « bon, beau, bien ») et thanatos (θάνατος, la mort) ; et littéralement, euthanasie signifierait « belle mort » ou « bonne mort ».

Cependant, chez les grecs la belle mort est kallos thanatos, où la beauté de la mort est qualifiée comme telle par le regard des autres (la cité, les dieux), par la gloire dans laquelle cette mort s’inscrit, par l’inscription dans un ordre qui dépasse le mourant.

Le préfixe eu a en fait plusieurs dimensions :

  • Le bien comme conformité à la norme. Ce qui est fait comme il faut, correctement, selon les règles. Eu qualifie alors l’acte accompli avec compétence et justesse.
  • Le bien comme facilité et douceur. Ce qui se passe sans heurt, sans difficulté, sans violence. C’est ce sens qui domine dans euthanasie (une mort douce, sans douleur.)
  • Le bien comme bonheur et prospérité. Comme dans Eudaimonia (εὐδαιμονία), le bonheur. Ici eu qualifie un état florissant, une vie qui réussit.
  • Le bien comme beauté morale. Comme dans Eugenès (εὐγενής), bien né, noble. Qui a donné en français eugénisme (l’ensemble des actions, études, disciplines, dont le but est d’améliorer les races humaines).

Nous voyons bien que la notion de beau ou de bien n’est pas identique : eu est subjectif et fonctionnel (le bien pour celui qui le vit, par l’absence de souffrance, le confort), kalos est objectif et visible, la beauté perçue de l’extérieur par la société. Penser qu’aujourd’hui l’euthanatos est une kallos thanatos aux yeux de la société qui est la notre nous rapproche dangereusement de certains programmes gouvernementaux autrefois condamnés.

Suetone, dans la Vies des douze Césars, décrit la mort d’Auguste en utilisant le mot euthanasie :  » Nam fere quotiens audisset cito ac nullo cruciatu defunctum quempiam, sibi et suis « euthanasian » similem (hoc enim et verbo uti solebat) precabatur « . (Presque chaque fois qu’il apprenait qu’une personne était morte rapidement et sans souffrance, il priait pour une « euthanasie » similaire – car c’est aussi le mot qu’il utilisait) pour lui-même et sa famille).

Par ailleurs, le mot grec euthanateo (eu + thanatos + suffixe verbal éō) signifie littéralement « mourir bien », « avoir une bonne mort », « trépasser doucement ». C’est un verbe intransitif : le sujet est celui qui meurt, pas celui qui fait mourir. La belle mort est vécue, pas infligée ou administrée. Cela contraste fondamentalement avec l’usage contemporain d’euthanasie où la structure est devenue transitive : quelqu’un pratique l’euthanasie sur quelqu’un. Le médecin est devenu sujet actif là où le mourant était sujet unique.

Dans la forme grecque originelle, personne ne donne la belle mort, on la reçoit ou on la vit. Elle relève de l’ordre du don, du destin, de la grâce.

Dans l’usage actuel, elle devient un acte technique orienté vers un résultat.

Nous voyons donc qu’il existe une certaine confusion autour de la « bonne mort », avec un glissement sémantiquement de la signification du mot. Avec la proposition de loi dite Falorni (dont le cheminement législatif a été étudié ICI), le législateur français a prolongé la confusion par glissement terminologique en substituant au mot « euthanasie » (dans son sens moderne) l’expression d’« aide à mourir », inscrivant ainsi l’acte de donner la mort dans le registre du soin et de la bienveillance médicale.

À suivre